Format, un media à fond, à formes

Depuis treize ans, le monde des médias est en pleine mutation. L’avènement du numérique et l’apparition des appareils nomades ont profondément changé le rapport à l’information. On ne parle plus d’un triumvirat que formait la télévision, la radio et la presse écrite, mais d’une myriade de formats qui ont chacun su s’adapter aux outils numériques. L’opportunité pour les jeunes rédactions de se différencier en inventant ou réinventant des modes de transmission de leurs contenus. 

Après une carrière au sein du quotidien Le Temps et du pure-player Heidi, Jean Abbiateci s’est lancé dans l’édition en fondant Bulletin, un journal publié de manière hebdomadaire par newsletters. Un format qu’il maîtrisait tant sur l’aspect technique qu’éditorial. « J’avais beaucoup travaillé sur les newsletters pour Le Temps et Heidi », explique-t-il. Le média propose chaque semaine un résumé de l’information, à grignoter, le temps d’un café.

C’est par envie d’explorer de nouveaux procédés qu’il s’est tourné vers cette formule. « Dans le monde des médias on se projette toujours sur des choses très longues et on a assez peu exploré le format court », remarque-t-il. « Et ce format court, quand c’est bien fait ça peut être très intelligent.  Et c’est quelque chose qui résonne vraiment avec le rythme de vie des gens. » Les habitudes de consommation évoluent et les rituels du journal le matin se perdent. « C’est vraiment des moments picorés, au café, dans le bus et les transports », reprend le directeur de la publication de Bulletin. « C’est ça la journée d’information d’une personne lambda. La newsletter fragmentée à cette vertu de s’adapter à ces habitudes d’information. »

C’est une autre utilisation de la newsletter que l’on retrouve à l’Arrière-Cour. « Ça concilie à la fois la grande sobriété et l’impact éditorial que l’on voulait avoir », explique son rédacteur en chef, Raphaël Ruffier-Fossoul. Avec un coût de production réduit au minimum, L’Arrière-Cour peut financer des enquêtes de fonds et produire un travail d’investigation qui n’aurait pas été rentable sur un média traditionnel. Selon lui, « Si les newsletters se développent autant, en particulier aux États-Unis où de plus en plus de journalistes quittent les rédactions pour ce format c’est que c’est un modèle qui libère le journalisme. » 

Le web, terreau d’innovation

Les newsletters c’est un très vieil exercice d’internet et son retour en popularité n’a pas échappé à Matthieu Beauval, membre du Jury du Prix Médias en Seine depuis trois éditions. Pour lui, « Les newsletters, aujourd’hui sont aussi une sorte de méta-média en elles même. On voit se créer des médias à leur échelle et qui s’interrogeant sur la manière de s’adresser à une communauté. Je trouve ça hyper intéressant. »

C’est justement ce rapport au public qui inspire Jean Abbiateci de Bulletin.  Son projet est « de créer un petit magazine sur mobile », tout en se différenciant par rapport à un site web d’information classique où l’on travaille dans une logique de flux. « Si on va sur le monde il y aura plein de trucs intéressants à lire et on peut y rester autant qu’on veut mais finalement peu de gens vont le faire. La newsletter a cette vertu de réinstaurer un petit rendez-vous comme pouvait l’être le journal. » Et c’est selon lui sa brièveté qui la rend attractive pour le lecteur. « C’est quelque chose qui n’est pas intimidant. Il y a un début et il y a une fin », termine-t-il.

L’information, un service, pas un produit

C’est également la liberté pour le journaliste de ne plus s’encombrer des considérations de référencement Google ni de l’algorithme et de se concentrer sur ce qui intéresse le lecteur, l’information. « Ce qui est extrêmement vertueux », explique Raphaël Ruffier-Fossoul, « c’est qu’au lieu d’être dans la logique du web où il faut produire le plus possible sans se préoccuper de savoir si cela va intéresser ou non, en se disant qu’il suffit que mille personnes cliquent dessus pour que ce soit rentable, on applique la logique inverse ou l’on ne va dans la boite mail de nos lecteurs que lorsqu’on a vraiment quelque chose à leur dire. » Avec cette relation directe aux le lecteurs, l’information redevient un service et plus un simple produit de consommation. « C’est plus compliqué de se créer une audience, mais c’est dès le début une audience de qualité. » explique Jean Abbiateci avant d’ajouter : « ce ne sont pas des personnes redirigées par le robot Google qui va arriver, lire deux lignes et repartir, c’est de faite une audience qui est engagée. « 

Pour s’adapter au contexte d’information moderne les jeunes médias doivent expérimenter de manière à trouver la recette adaptée à l’audience et à ses besoins. Mais si un média numérique peut se réinventer du jour au lendemain, ce n’est pas le cas des publications papier qui doivent composer avec de nombreuses contraintes. Aurore Bisicchia, rédactrice en chef du média Chut !, a réalisé en 2019 la transition de pure-player vers une publication print. « Maintenant on est soumises à un calendrier, car il y a des enjeux de relecture, de BAT (terme technique utilisé en imprimerie), d’impression et de distribution », explique-t-elle. L’impression d’un journal implique aussi un nombre de page relativement strict et les coûts engendrés ne laissent pas le droit à l’erreur. « Si vous lancez une revue aujourd’hui, c’est un peu un jeu de pile ou face », commente Jean Abbiateci, « Soit elle rencontre un succès et elle continue, soit elle se casse la gueule. Parfois il y a de très bonnes revues et de très bons magazines à qui on n’a pas laissé le temps de s’ajuster. L’un des intérêts du numérique c’est de pouvoir prototyper et de ne plus avoir à tout parier sur un modèle. »

Malgré ces écueils, le choix de la revue papier était une évidence pour la chuchoteuse. C’est le rapport privilégié entre le lecteur et le journal papier qui l’a intéressée. « Sur le web on picore, avec un magazine papier, on explore », énonce-t-elle, « on ne voulait pas être un énième Pur Player que l’on regarde une minute avant de passer à autre chose. On voulait être un choix, un moment de pause. »

La voix, de retour en grâce

Avec l’arrivée de nombreuses interfaces vocales comme Audible ou encore Spotify, les podcasts ont le vent en poupe et les médias sonores sont le théâtre de l’apparition de concepts émergents. S’informer avec un téléphone et une paire d’écouteur, quoi de plus séduisant pour un public qui a de moins en moins de temps à consacrer à l’information ? Matthieu Beauval, qui a travaillé huit ans à Radio France est à l’écoute des innovations du journalisme vocal. Pour lui, « il y a beaucoup de choses qui vont se développer autour de la voix et des interfaces vocales. Les gens qui se sont engagés dans le podcast il y a cinq ans, comme Louie Media, Binge Audio ou Nouvelles Écoutes ont senti qu’il était possible de créer quelque chose parce que les usages avaient évolué. » Ces personnes qui ont su s’engouffrer dans ce milieu et l’industrialiser, « sont des gens qui sont capable de créer du média et donc une économie qui derrière va s’avéré viable », termine-t-il

Les journalistes Émilie Denètre et Adèle Humbert se sont lancées en 2019 dans un projet inédit en France. L’enquête 1 000 degrés produit par leur société Insider Podcast se place à mi-chemin entre la série policière et le grand reportage. Les deux femmes se sont engagées pendant neuf mois dans une enquête sur une vieille affaire judiciaire. « Nous avons fait le choix du podcast car il permet de mélanger intelligemment les codes du story-telling, cliffhanger, personnages, à ceux de l’enquête », explique Émilie Denètre, « nous sommes persuadées que ce type format permet de happer le public comme « une bonne série » tout en apportant aux auditeurs des infos importantes sur le fonctionnement de la justice et de la police. » Outre le travail d’enquête méticuleux, c’est vraiment à son format que le programme doit son succès. Un fait que la journaliste reconnait volontiers : « il est évidemment que si nous avions diffusé cette enquête sous la forme d’un papier de 30 000 signes, peu de personnes seraient allées au bout… »

Risques et récompense

« Nous avons vu l’audience croître au fil des épisodes et nous avons constaté que nous avions des « fans » qui écoutaient les épisodes dès leur sortie, même la nuit ! » Et lorsque la série a été mise à disposition dans son entièreté les audiences ont connu un nouveau rebond quand les auditeurs ont pu se mettre à la ‘’Binger’’, comme un série télé.  

Pourtant ce format d’enquête totalement inédit en France était si ambitieux que « si nous n’avions pas été les ‘’patronnes’’ de notre société, il n’est pas certain que nous aurions pu réussir à convaincre une chaine de prendre un tel risque. Insider Podcast nous permet de prendre certains risques et d’aller au bout de nos idées journalistiques »

Si le journalisme est à l’ère de l’innovation, il est surtout à celle du risque. La lassitude et le désamour rampant de la population à l’égard des médias n’est pas le signe d’un échec mais celui d’une nouvelle étape à franchir pour établir les médias de demain. Mais pour cela encore faut-il ne pas avoir peur d’être le premier à s’engager.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :